Slide L'auteur Emmanuel de Reynal Ubuntu 21 ans, premier travail Portrait créole, publié dans le livre « Créoles tout bonnement » édition idem (mai 2019) dans le cadre de l’association « Tous Créoles ! »
Je me suis marié à l’âge de 21 ans, et il m’a fallu très vite gagner l’autonomie financière. Je n’ai bénéficié d’aucun héritage, en dehors d’une paire de jumelles que mon père m’a laissée comme un symbole (« voir plus loin que le bout de son nez »).

Fraîchement sorti de mes études, j’ai été embauché dans une agence de publicité à Fort-de-France, d’abord comme stagiaire, puis comme assistant payé à mi-temps.

Quand notre premier enfant est né, je n’ai pas eu d’autre choix que de négocier une situation « normale » avec mon employeur. Compte tenu de mes bons résultats, j’ai obtenu gain de cause.

L’agence était dirigée par des métropolitains, et il n’y avait aucun employé noir ! Il est vrai qu’à cette époque, le secteur de la publicité était naissant et peu de martiniquais s’y intéressaient.

Ce nouveau métier me mettant en contact avec les entreprises de l’île, j’ai découvert progressivement la sociologie économique martiniquaise : mes clients « entreprises privées » étaient tous blancs, parfois békés, souvent métropolitains. Mes clients « entreprises publiques » étaient tous noirs. Avec le temps, cette situation a évolué, et aujourd’hui les entreprises privées comptent davantage de dirigeants noirs. La composition des équipes de publicité, elle aussi a évolué, et est aujourd’hui plus représentative de notre société.

Je réalise, en écrivant ces lignes, que j’ai traversé ces décennies sans être conscient du moindre malaise inter ethnique.

Ma mère m’a inculqué les valeurs de respect. Elle m’interdisait toute attitude méprisante que j’aurais pu avoir à l’égard d’autrui. Si bien que je ne « percevais » pas de problème. J’avançais dans la vie avec spontanéité et naïveté.

Pour autant, les codes sociaux, bien qu’ils n’aient jamais été prononcés, étaient réels. N’importe quel petit blanc pouvait débarquer à la maison. Mais je n’avais le droit de recevoir des noirs qu’à la seule condition qu’ils soient de vrais amis : ma mère ne manquait jamais l’occasion de me sensibiliser aux valeurs de l’amitié.

Ce n’est que bien plus tard, dans ma vie d’adulte, que j’ai compris la force des clivages, et la sensibilité « à fleur de peau » d’un grand nombre de Martiniquais. Par mon détachement et mon attitude décomplexée, j’ai dû malgré moi faire souffrir beaucoup de personnes.

J’ai rencontré récemment un ancien camarade d’école qui m’a reproché une attitude hautaine quand j’avais 10 ans ! 40 ans après, il m’en gardait rancune ! J’en tire une leçon simple : nos qualités intimes ne suffisent pas ; nous devons en permanence fournir les bons efforts d’ouverture pour combler la distance « mentale » qui nous sépare des autres. C’est pourquoi je me suis engagé dans Tous Créoles !
De 18 à 20 ans, mes années Paris Retour à l'introduction